La dernière poupée


La dernière poupée

Des froissements d’étoffes. Des rires étouffés. Des refrains chantonnés. Des tiroirs ouverts puis vivement refermés. Des miroirs que l’on pose. Une longue chevelure que l’on cajole avec une brosse colorée. Une odeur de poudre vanillée. Les bruits familiers et les odeurs délicieuses. Moi je regarde tout ce mouvement de chaque jour dans le cabinet de toilette de ma maîtresse Anastasia. Je reste de bois même si j’explose de couleurs, toute pyrogravée et dorée. Je suis la petite dernière de ma lignée; nous sommes une quinzaine logées sur le dessus de la grande armoire. 

Je ne sais pas si ma princesse Anastasia s’aperçoit encore de notre présence. Nous lui avons été remises, mes sœurs et moi, il y a si longtemps, quand elle n’était alors qu’une bien petite fille qui joue avec des poupées en bois. 

J’avais été bien malheureuse quand elle avait reçu la première de ses poupées de porcelaine avec des habits de soie, et des cheveux tout aussi soyeux. Pourtant elle avait conservé son affection pour moi. Elle m’avait même baptisée Anastasia. Mais c’est un secret entre elle et moi. C’est elle qui avait voulu nous placer dans son cabinet de toilette entre sa chambre et son boudoir. Elle était encore une enfant avec déjà un caractère bien trempé; alors on lui avait passé cette lubie enfantine, et depuis je pouvais la contempler tous les jours à sa toilette, souriant au miroir, ses cheveux dénoués devant sa coiffeuse. Moi qui n’avais qu’une esquisse de chevelure dessinée derrière un foulard coloré…

Elle a grandi, je suis restée la toute petite poupée russe. La plus petite, celle qu’on ne voit presque pas, la plus précieuse de sa lignée. La petite dernière. Comme cette vie m’était douce quand j’y pense…

Un soir que je n’oublierai jamais, je suis restée de bois quand une agitation inhabituelle s’est propagée dans le palais. Les robes vivement tombées à terre, les étoffes bourdonnantes et les miroirs brisés. Des grondements venant du dehors. Un départ imminent et précipité. Le froid hivernal traversant des fenêtres subitement ouvertes, jamais plus refermées. 

Et moi, dans toute cette agitation, je suis tombée, j’ai roulé sous la commode, je n’ai plus jamais revu Anastasia, ni entendu son rire, ni entendu sa voix. Dans quel palais est-elle partie ? Plus jamais revenue dans le froid de l’hiver. Engloutie dans le temps.

Qui saura jamais que j’étais sa jumelle, sa sœur de bois, sa petite matriochka préférée?

Qui me trouvera, la dorure fanée et les couleurs pâlies, transie, comme orpheline? 

©️NKb

Extrait de « Les survivantes »

Ed. Edilivre

Le livre est disponible sur le site d’Edilivre et toutes les plateformes en livre papier et en livre électronique.

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Photo NKb

Les Survivantes – Librairie Edilivre

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