Il vivra – poème écrit pour les 90 ans de mon père
Il vivra, il vit déjà, il vivra
Il vivra dans un tableau
Il vivra dans les nymphéas de Monet
Il vivra dans un jardin et arrosera ses haricots avec son arrosoir magique
Il vivra
quand je regarderai un enfant au piano
avec son papa
Il vivra
quand je verrai un papa qui regarde son enfant pour veiller à ce qu’il ne tombe pas de son vélo
sans ses petites roulettes
Il vivra quand je porterai un chapeau l’été
Il vivra parce que je me souviendrai
que l’été
un chapeau, ça protège la tête
Il vivra
quand je me laverai les mains au savon de Marseille
jusqu’à ce que ça me fasse des gants de chirurgienne
Il vivra
quand je verrai un papa apprendre à son enfant à se laver les mains
Il vivra
quand j’écouterai Beethoven
Il vivra
quand j’entendrai la 9ème symphonie
Il vivra
quand je regarderai le programme d’une saison de concert
Il vivra
quand j’entendrai quelqu’un une personne parler d’électrophone
Il vivra
quand j’entendrai parler d’anciens combattants
Il vivra
quand je parlerai russe
Il vivra
quand je dirai Папа
Il vivra
quand j’entendrai Наташа
Il vivra
quand j’entendrai une petite fille
quand son papa lui lâchera la main
Il vivra
à chaque fois que Barbara chante L’Aigle noir
Il vivra
« sur un battement d’ailes
comme tombé du ciel »
« le ciel de Nantes rend mon coeur chagrin » ô Barbara
Il vivra
quand j’entendrai le rire de Léo Ferré
Il vivra quand Yayed ne me dira plus : “t’as des nouvelles de Bézo ?”
Il vivra
quand Yayed rira
Il vivra
quand je couperai les légumes de la ratatouille
Il vivra
quand j’avancerai sans la peur de tomber
Il vivra
à chaque fois que j’entendrai retentir l’Hymne à la Joie
Il vivra
quand j’entendrai craquer un microsillon
Il vivra
quand j’attendrai un chauffeur de taxi l’hiver
Il vivra
quand je ne pourrai m’empêcher de dire
que mon grand-père était russe
et que je dirai qu’il est mort au volant de son taxi à Paris
Il vivra
je le sais quand j’entendrai sa voix
seulement dans ma tête
Il vivra
quand je signerai des dédicaces de Bonjour Mademoiselle
Il vivra
quand je signerai mon nom au bas d’un nouveau livre
Il vivra
quand j’entendrai quelqu’un me dire que les haïkus ce n’est pas de la poésie
ou que les haïkus c’est 5/7/5 ou rien
Il vivra
quand le silence sera infranchissable
Il vivra
quand je ne prendrai plus l’autoroute
pour aller à Bernin
Il vivra
quand j’entendrai le mot ETRENNES
Il vivra
quand je trouverai des photos dans un livre
Il vivra
quand je trouverai des coupures de presse
dans un livre
Il vivra
quand Fabrice m’appellera
Il vivra quand Marie
donnera naissance à son premier enfant
Il vivra
quand Jean-Daniel aura le dernier mot
Il vivra
quand Hugo sautera encore une classe
Il vivra quand Alban sourira
et dira “grand-père”
Il vivra
quand Ambre se taira en souriant
d’un air complice
Il vivra quand Gabrielle fera un gâteau d’anniversaire
Il vivra chaque 12 juillet
quand je me souviendrai du jour où il est né
Il vivra quand le téléphone restera muet
Il vivra quand Emmanuel dira PAPA
Il vivra
quand j’attendrai le courrier
et qu’il n’y aura plus jamais son écriture sur l’enveloppe
Il vivra
quand les gens ne comprendront pas que je sois musicienne et poétesse à la fois
Il vivra
quand Elia signera son premier livre
Il vivra quand on me dira
quel est votre nom ?
Quand je dirai je suis Natacha Karl Bezsonoff

Il vivra quand je jouerai le violon de mamie Jeanne.
Natacha
Pour Jean-Daniel, Fabrice, Emmanuel, Gabrielle,
Marie, Alban, Ambre, Elia, Hugo et … Louna
Pour mon père, Daniel Mitrophanovitch Bezsonoff, disparu en octobre 2026


Laisser un commentaire